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Peut-on se passer du toucher? Partie 1

En ces temps de « distanciation sociale » ou plus exactement d’isolement physique avec perte de contact (en prime) des signaux de reconnaissance instinctifs émis par le visage, qui nous permettent de nous sentir accueillis, reconnus, sécurisés quant aux intentions d’un inconnu…. je souhaite rappeler quelques points qui passent actuellement pour secondaires.

J’apporte à votre réflexion ces Notes de lecture du Dr Lucien Mias (voir site d’origine )

toucher et contact

Je me sens moi … parce que tu me touches

Le monde des odeurs, des formes, des couleurs, des sons, est purement subjectif ; il est de simple apparence. La main va à la rencontre de la sensation et prend un contact direct avec les êtres, les éléments et les objets ; en cela, elle diffère des autres organes des sens qui captent des courants d’ondes émis à distance grâce aux cellules hautement spécialisées de la muqueuse nasale, de la rétine, de la cochlée.

Le toucher est le sens le plus « spécifiquement humanisé, le moins candide, le seul réaliste comme le savait Thomas et comme l’apprend très vite l’enfant ».

« Le toucher voit, les regards palpent »  Octavio Paz

« L’homme est intelligent parce qu’il a des mains. » Anaxagore
J. Piveteau renversa la formule : « L’homme a des mains parce qu’il est intelligent. » 

Saint Thomas d’Aquin les met d’accord : « L’homme possède par nature la raison et la main. Cette raison raisonne mal si elle n’engage pas la main. Cette main travaille en vain si la raison ne s’engage pas dans son travail. »

Un homme peut vivre aveugle, sourd, sans odorat ou sans goût, mais il ne saurait survivre sans les fonctions essentielles sensorielles de la peau.

Il existe une maladie extrêmement grave connue sous le nom d’algia cutanée ; il s’agit d’une insensibilité totale à la douleur. Sans surveillance étroite de leur entourage, les enfants atteints de cette maladie subissent, par exemple, des brûlures sérieuses sans en comprendre le danger. Leur vie est sans cesse exposée, car la douleur est un système d’alarme vital.

Dans le cas d’Helen Keller, connue de tous, aveugle et sourde très jeune, seules des stimulations tactiles ont permis de pallier ces déficiences sensorielles graves, pour lui donner accès à une communication.

L’absence de chaleur et de contacts tactiles dans les institutions fait naître un profond sentiment de solitude chez les pensionnaires.
Maggie Truhn, chef de file d’un groupe d’activistes, les « Gray Panthers », a un jour dénoncé cette attitude en portant un écriteau sur lequel se lisaient : « Touchez-moi, les rides ne sont pas contagieuses ».

Le tact et le toucher ne sont pas synonymes.

La sensibilité tactile s’étend non seulement sur toute la surface de la peau mais aussi au niveau des orifices revêtus de muqueuse.

L’acuité tactile, qui est la plus petite distance où deux contacts sont sentis séparés et que l’on mesure avec les deux pointes d’un compas, est de 1 mm à la pointe de la langue, de 3 à 8 mm à la pulpe des doigts et de 45 mm sur la poitrine ; cette différence correspond à la densité des points de tact.

Le sens du toucher est concentré dans la main ; toucher signifie en effet prendre contact avec quelqu’un ou quelque chose par mouvement; or seule la main se déplace (on peut aussi admettre que l’on touche aussi avec les lèvres et le pied).

L’information tactile donne à la préhension sa précision et inversement la palpation renforce la sensibilité. la main glisse, frôle, caresse, soufflette, effleure, touche tâte, presse, comprime, pousse, manipule, soupèse, compte…Par le toucher, la palpation et la manipulation, grâce à la synthèse terminale des sensations venues du système récepteur superficiel et du système récepteur profond, la main accède à la connaissance du monde extérieur.

Le toucher léger fournit une sensation de contact et permet de porter un jugement sur les qualités d’une surface, sur ses accidents de relief : lisse, rugueuse, piquante, pointue, soyeuse, gluante, brûlante, froide…Le toucher appuyé, la pression, apprécient la résistance, la consistance.
La manipulation juge de la forme, du volume, du poids.

L’opposition de la pulpe du pouce à celle des autres doigts et en particulier de l’index assure une préhension fine. Là est l’origine de l’expression « connaître sur le bout des doigts ».
La main offre la singularité par rapport aux autres organes des sens de réunir dans un même organe les pouvoirs d’information et d’exécution : elle est un merveilleux appareil de perception sensorielle fine et de préhension solide et délicate

« Il y a trente muscles dans la main et elle est capable de faire mille actes » Hughlins Jackson. 

L’Homme est pourvu de mains libres, habiles et intelligentes parce qu’il est debout sur ses pieds, socle permanent qui les libère.
Il faut nous résigner à avoir commencé par les pieds. La station debout et le pied ont été le premier caractère à différencier l’ancêtre de l’homme du « cousin » resté dans la lignée simiesque

La relative stabilité sans transformation majeure de la main au cours de l’Évolution des Primates est à opposer au bouleversement morphologique du pied.

La bipédie et la station verticale seraient à l’origine de la prématurité constitutionnelle du nouveau-né humain. Selon Stephen Jay Gould, si l’on tient compte des critères de maturation, le petit de l’homme devrait naître au bout de 21 mois de vie intra-utérine pour être égal aux autres primates. En raison de la position verticale, la pression plus forte de la tête engagée dans le bassin détermine l’expulsion du foetus avant sa maturité et permet l’augmentation du volume du cerveau hors de l’utérus maternel ; elle est en effet considérable pendant la première année puisqu’il triple en passant de 350 g à 1000 g.

Les nageoires, les ailes, les pattes et nos membres ont la même composition squelettique : humérus, radius, cubitus, fémur. tibia, péroné… et sont pentadactyles, c’est-à-dire terminés par cinq rayons qui se transformèrent un jour en cinq doigts.

Rappel physiologique

La peau provient du même tissu embryonnaire que le système nerveux, tous les autres organes des sens ainsi que les cheveux et les dents. La peau est l’organe le plus étendu de notre corps : 18 000 cm2 chez l’adulte. Mais la peau contient des récepteurs sensoriels qui représentent véritablement l’organe des sens du tact. 

Selon la sensation : douleur, chaleur, froid, contact, pression, des terminaisons différentes entreront en jeu ; certaines sont intradermiques d’autres intra-épithéliales. La plupart de ces récepteurs sensitifs sont constitués d’une terminaison nerveuse entourée d’une capsule et sont appelés des corpuscules.

Ces fonctions principales sont :

une protection contre les radiations, les différents corps étrangers et substances diverses en suspension dans l’air, et un organe sensoriel.

un rôle de régulateur thermique

un rôle métabolique, c’est-à-dire que des transformations chimiques nécessaires aux dépenses d’énergie et à la nutrition ont lieu.

L’étendue de la représentation de la sensibilité cutanée sur l’écorce cérébrale correspond à l’importance fonctionnelle et non pas anatomique des territoires: la main, et surtout le pouce et l’index, a une surface corticale supérieure à celle du tronc et des membres inférieurs.

Certaines zones sont extrêmement privilégiées, comme les lèvres.

Il existe un potentiel électrique de base caractéristique de la surface du corps, mais Reich à montré que certaines zones avaient un potentiel différent, soit plus haut, soit plus bas. Ces surfaces de peau correspondent aux zones érogènes : paume des mains, front, lobe de l’oreille, langue, pénis, mamelon, anus, muqueuse vaginale. Dans ces zones, les sensations sont beaucoup plus intenses, ce que chacun sait ou à expérimenté.

L’enregistrement de la charge électrique de la peau est horizontale, sauf au niveau de ces zones où la courbe est faite de pics, et c’est l’accroissement du potentiel qui donne la sensation de plaisir. Il est remarquable de noter que cette augmentation du potentiel varie avec.la douceur du stimulus. Plus il est doux, plus le potentiel augmente. Plus il est fort, plus le potentiel diminue et le plaisir disparaît.

Les moments les plus intimes de la vie et souvent les plus forts sont lies aux changement d’aspect ou de texture de la peau. La peau est le témoin et le dépositaire de nos expériences affectives.Elle change avec l’âge, se ride, se plisse, se fripe au fil de nos joies et de nos chagrins. Elle durcit quand elle refuse le toucher, s’anime pendant l’amour et prend une qualité de velours quand elle est satisfaite. Ce sont autant de messages d’un corps à l’autre qui ont une valeur universelle : la peau est sans doute un univers dont.nous ignorons souvent ce que nous lui devons.

La sensibilité du nouveau-né est concentrée sur les stimulations cutanées.

C’est par la peau et surtout par la bouche que s’établit son premier contact avec le monde extérieur et particulièrement avec sa mère. C’est par le toucher que se fait son apprentissage de ce qui est accessible et de ce qui ne l’est pas.

Le nouveau-né dort 16 à 17 heures par jour à poings fermés, c’est-à-dire les doigts repliés sur le pouce ; la main ne reste ouverte qu’après le 2° mois.

Dès la naissance, le nourrisson apprend à identifier les objets et les personnes animés ou non. Vers l’âge de 3 mois, il est capable de fixer et de suivre le mouvement de ses mains. La pince pouce-index ne devient efficace que vers le 7° mois.

L’activité de préhension de l’enfant contribue non seulement à la reconnaissance des objets mais aussi à l’exercice et au développement de l’intelligence ; elle doit être stimulée.

Favoriser la maîtrise du geste et aider les enfants à connaître le pouvoir de leur main est une étape essentielle de leur éducation. L’ontogenèse récapitule une fois encore la phylogenèse (loi de Haeckel)

Le bébé quadrupède connaît le monde d’abord par sa bouche ; dès qu’il marche, et qu’il devient bipède, c’est par ses mains qu’il prend contact avec les choses et les personnes. Le toucher a une importance capitale dans le développement psychologique de l’enfant ; avant la parole, il n’a pour se faire comprendre que des gestes, c’est-à-dire des mouvements en rapport avec ses besoins. Le mouvement est d’abord l’unique expression et le premier instrument du psychisme.

Seules commencent par retenir l’attention de l’enfant les impressions dont il se trouve être l’auteur et que son action prolonge, reproduit, modifie. 

« Les objets qu’il identifie sont uniquement ceux qu’il manie. » Henri Wallon

La main

La main n’est pas seulement un merveilleux instrument d’action sur le monde extérieur, elle est aussi un artisan de la connaissance de soi. L’enfant découvre ses mains dans son champ visuel ; c’est la première image du corps : elles jouent de plus un rôle important dans la somatognosie, c’est-à-dire dans la connaissance des autres parties de son corps : visage, pieds, organes génitaux, car elles les saisissent et l’amènent à les faire siennes.

La peau est avec le coeur le seul le nos organes vitaux auquel le langage donne une telle importance : il foisonne d’expressions la mentionnant dont le pouvoir d’évocation est souvent précieux.

Tel homme ou telle femme nous attire sans qu’on puisse bien dire pourquoi, « c’est une question de peau », lorsque l’attachement perdure malgré les avatars de la relation, « c’est qu’on l’a dans la peau ».

Défendre sa peau, la sauver, avoir celle de l’autre, sont autant d’images dont l’usage est courant. Et lorsque les mots deviennent vains, c’est encore notre peau qui nous renseigne sur l’intensité des émotions que nous ressentons.

Pour l’animal comme pour le petit d’homme la vie s’inaugure par un contact physique : celui avec la mère. C’est par ce biais que l’enfant établit son premier contact avec le monde et qu’il en embrasse une autre dimension : le monde de l’autre.

Cette perception du corps de l’autre est d’abord une source essentielle de confort.

Le contact physique agréable est une des données de base de l’affectivité et de l’amour; la tétée qui assure une intimité fréquente entre les corps de la mère et de l’enfant prend donc une fonction affective. Au cours de ces échanges, chaque fois, que l’enfant touche sa mère il y a réaffirmation de son existence en tant que source de plaisir.

Comme pour tous ceux qui croient à la réalité d’une chose s’ils la touchent du doigt, l’enfant quand il touche sa mère met le monde à la portée de sa main. La mère fournit à son enfant des stimulations sensorielles tactiles, visuelles et auditives à tout instant, quand elle le porte, le serre dans ses bras, joue avec lui ou tout simplement lorsqu’elle est présente. Le bébé coordonne peu à peu cet échange à ses autres sens. Il apprend à connaître son corps à l’aide d’un code élaboré avec ce que lui ont appris sa peau, ses lèvres et se mains.

Les premiers efforts pour se concevoir comme un tout commencent donc dés les sensations orales au sein de la mère, et ceci à tâtons. Par ce mode de communication initiale l’enfant apprend ce à quoi sert le langage : être en contact avec son prochain.

C’est A. Montagu, dans son passionnant ouvrage La peau et toucher, qui le premier a mis en évidence, en se fondant sur des données de la psychologie animale, de l’ethnologie et de la sociologie, l’importance de l’expérience tactile de l’être humain et ses conséquences sur son développement ultérieur.

Pour Montagu, c’est « ma peau qui me fait un et me fait rencontrer l’autre » ; cette assertion trouve son écho chez divers théoriciens de la psychanalyse. En effet, ce corps, dimension vitale de la réalité humaine, est ce sur quoi s’étaient toutes les fonctions psychiques.

Montagu partage avec Freud la constatation de l’immaturité de l’enfant à la naissance qui le rend totalement dépendant de son entourage pour sa survie et est un des moments essentiels du lien privilégié avec la mère, partant du développement de la communication interpersonnelle.

Pour Lacan, c’est cet état d’impuissance et d’incoordination motrice qui pousse l’enfant à anticiper imaginairement l’appréhension et la maîtrise de son unité corporelle par identification à l’image du semblable. C’est l’image de lui-même dans le miroir qui aiderait à la constitution de la première ébauche du Moi.

La peau nous est une frontière réelle. Elle est aussi une frontière symbolique en rapport avec l’image du corps.

L’image des limites du corps est acquise au cours du processus qui met fin à la relation fusionnelle qu’entretiennent l’enfant et sa mère pendant les premiers temps. Le Moi-peau  (D. Anzieu), serait une figuration dont l’enfant se sert pour se représenter lui-même à partir de l’expérience de la surface de son corps.

Toute activité psychique s’appuyant sur une fonction biologique, le Moi-peau s’étaie donc sur les trois fonctions de la peau : « La première fonction, c’est le sac qui retient à l’intérieur le bon et le plein de l’allaitement, les sons et le bain de paroles qui y ont été accumulés. La seconde fonction, c’est la surface qui marque la limite avec le dehors et contient celle-ci à l’extérieur. La troisième fonction de la peau, avec la bouche, et au moins autant qu’elle, c’est un lieu et un moyen primaire d’échange avec autrui. »

De cette origine épidermique, le Moi tirerait son pouvoir de médiateur qui tient compte à la fois les dangers venus de l’extérieur et des tensions internes nées des exigences pulsionnelles.

Les messages reçus par la peau sont d’une grande importance et lorsqu’ils sont, comme dans la plupart des cas, porteurs d’un contenu sécurisant et agréable, ils aident l’enfant à se structurer harmonieusement en tant que sujet, et rechercher le contact avec l’autre.

Si la manière dont un enfant se développe dépend de l’ensemble des soins qu’il reçoit pendant sa petite enfance, on appréhende aisément les conséquences néfastes que peuvent avoir les perturbations de la relation mère-enfant.

Lors d’hospitalisations prolongées, la privation du contact physique avec la mère et le manque de stimuli peuvent plonger l’enfant dans un véritable état dépressif allant parfois jusqu’au marasme. La prise en compte des travaux de Spitz à ce sujet a abouti à la présence dans certains hôpitaux américains de femmes rémunérées pour cajoler, bercer, étreindre les enfants. Les résultats de telles pratiques sont fascinants.

Dans La trahison du corps, Lowen met en rapport l’échec de l’expérience tactile précoce et les troubles mentaux de type schizophrénique. Partant de l’étude de nombreux cas, Lowen montre que la sensation d’identité procède de la sensation de contact avec le corps : pour savoir ce qu’il est, l’individu doit savoir ce qu’il sent.

Et c’est précisément ce qui manque au schizophrène qui a une perte complète du contact avec son corps, au point qu’il ne sait plus qui il est : il n’est plus en contact avec la réalité qui se structure à partir des sensations du corps.

La clinique de l’allergie donne un grand nombre l’observations qui mettent la peau sur le devant de la scène. Depuis le contact avec les mains de la personne qui le fait naître, jusqu’au contact avec le corps de sa mère, le bébé vit la communication tactile sur le mode de la réciprocité. Un échec suffisamment grave de ce contact peut se traduire ultérieurement sous la forme de maladies dermatologiques.

L’observation par le docteur Rosenthal de vingt-cinq bébés de moins de deux ans présentant de l’eczéma a montré que dans la plupart des cas ces enfants n’avaient pas reçu suffisamment de stimulations cutanées. L’eczéma, par sa forme et les soins qu’il entraîne, peut se lire comme une demande adressée à la mère pour l’inciter à plus de contact tactile. Par le grattage des lésions l’enfant se procure alors le plaisir dont il est privé.

Il est intéressant de constater que l’eczéma infantile, s’il peut apparaître des les premières semaines de vie, disparaît spontanément vers la fin le la première année, au moment où l’enfant apprend à marcher et est, de ce fait, plus indépendant des signaux émanant de sa mère, donc plus apte à trouver par lui-même des sources de satisfaction tactile.

 « L’enfant eczémateux est le plus souvent privé de ces actes quotidiens d’amour qui consistent à le tenir dans les bras, à le caresser en lui disant des mots tendres par une mère inconsciemment hostile. »

Cette attitude de rejet inconsciente est aussi à l’origine d’une affection oui prend souvent le relais de l’eczéma : l’asthme infantile. On retrouve dans l’histoire des petits patients les mêmes manques au niveau du besoin d’être touché.

L’attitude inverse de sollicitude extrême de la part de la mère provoque aussi des troubles dans cette étape décisive qu’est la constitution du Moi. Par une présence maternelle trop lourde, l’enfant n’expérimente pas le « sentiment d’absence » qui est aussi nécessaire à l’individuation et à l’accès de l’autonomie. Sur la base solide du toucher, le bébé apprend donc ce que signifie l’intimité, la proximité, la distance et l’éloignement. Et le toucher, c’est la sensation personnelle par excellence.

 Le contact mère-enfant

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Ashley Montagu dans « La Peau et le toucher » considère que .. la naissance n’inaugure pas plus la vie d’un individu qu’elle ne marque la fin de la gestation. Le bébé naît inachevé, en comparaison avec les autres mammifères. La gestation humaine, bien que faisant partie des gestations longues, n’est pas terminée à la naissance et A. Montagu parle d’utéro-gestation et d’extéro-gestation dont la fin serait fixée au stade ou l’enfant commence à courir à quatre pattes

Il émet l’hypothèse étayée par de nombreux exemples que « la longue phase de travail de la femme et surtout les contractions de l’utérus ont une fonction importante ; la même que le léchage et la toilette du nouveau-né chez les animaux.»

Les contractions joueraient le rôle de stimulation physiologique de la peau par les nerfs sensoriels périphériques. Les impulsions transmises au système nerveux sont dirigées vers les différents organes par le système neurovégétatif.

Treize petits macaques nés par césarienne et treize autres nés normalement ont été observés pendant leurs cinq premiers jours.

Les animaux dont la naissance avait été vaginale étaient plus actifs, plus vifs à s’adapter à la situation, plus prompts à répondre à des stimuli supplémentaires. Toutes les manifestations d’activité étaient trois fois plus fréquentes chez les petits singes nés naturellement.

De très nombreuses études comparatives sur des enfants prématurés ou nés par césarienne et des enfants nés normalement montrent que les problèmes d’alimentation, les troubles d’élocution, les troubles émotionnels caractérisés, l’anxiété sont bien plus fréquents chez les premiers que chez les seconds, comme si le manque de stimulation cutanée avait ralenti l a mise en route des centres vitaux.

La stimulation cutanée par le toucher, la pression montrent bien l’importance des caresses pour le développement de l’enfant. Le nouveau-né doit à sa peau la mesure de cette inimaginable traversée, au contact de son propre corps avec celui de sa mère. Dans de nombreuses maternités depuis la « naissance sans violence », l’enfant est posé sur le ventre de sa mère avant que la coupure du cordon ombilical ne les sépare tout à fait. Sorti de son enveloppe liquide, le nouveau-né attend l’enveloppe protectrice et apaisante de la chair maternelle. C’est par elle, par ce toucher fusionnel que se développeront toutes les facultés sensitives et cognitives de l’enfant. Le toucher, par la chaleur et le contact que le nourrisson éprouve devient espace de vie, espace de transmission entre sa mère et lui, entre l’extérieur et l’intérieur, tout indifférencié qu’il est aux premiers mois de sa vie.La sensibilité du bébé est concentrée sur ce vaste champ de besoins et de sensations, agréables ou non, satisfaits ou non à travers le contact.

  Le moi-peau organe de l’attachement

C’est par la peau – un des premiers de nos organes sensitifs à fonctionner et le plus étendu du corps humain – que prend toute la valeur du contact vital instinctif soudant l’enfant à sa mère.

Le nouveau-né connait son allié, sa « plage » d’amour et de repos. Il sait mieux que la mère la texture de sa chair ; les lieux de réconfort et de douceur que cette peau lui offre. détendue et souple, ou lui refuse, raide et dure. Il s’accroche à cette peau, s’agrippe avec force ou désespoir, car il sait la « nature » de ce contact (Une mère ne peut tromper l’enfant sur ses intentions si malgré des gestes apparemment accueillants elle n’a pas envie de donner, l’enfant aura compris)

Des enregistrements magnétoscopiques réalisés par Bob Wilson de mères s’occupant de leurs enfants mettent en évidence que de nombreux gestes de la mère pendant les soins sont, à la limite, des gestes très agressifs d’étouffement, d’étranglement, ou de rattraper le bébé au bord de la table au dernier moment.

Plus simplement, James L. Holliday montre que « les femmes anxieuses ont tendance lorsqu’elles tiennent leur bébé à le tenir mollement d’une façon mal assurée et insécurité de la mère sera ressentie par le bébé »

Cette présence/absence de contact, sa richesse/pauvreté, créera chez le nourrisson la sensation profonde de plein/vide, de chaud/froid.

L’enfant, l’adolescent, l’adulte pourra communiquer cette plénitude par sa propre chaleur ou cherchera toujours et toujours à combler ce manque qui « ne remplit pas son ventre »

Lowen à publié des cas de femmes qui, ayant souffert d’un manque de stimulations tactiles dans la petite enfance, s’étaient plus tard jetées dans la multiplicité de rapports sexuels, en fait quête désespérée de contact entre les corps, toujours déçue, jamais satisfaite.

Le moi-peau, comme le définit Didier Anzieu, est la première étape à expérimenter et à réussir.

Il est cette totalité des sensations plaisir-déplaisir emmagasinées par le nouveau-né.

Le moi-peau est la base et l’édifice futur qui le feront adulte solide et vivant ou extrêmement fragile sous une apparence assurée.

Organe de l’attachement, le moi-peau lie et sépare le nouveau-né de sa mère. Les temps de lien et de séparation doivent être consommés par le nouveau-né à satiété pour que le plein/ vide ne soit pas associé à vie/mort, mais bonheur, douceur, sécurité dans des temps différents, des contacts différents

La voix de la mère peut suffire à bercer et apaiser l’enfant si le plein de contacts, de caresses à été vécu à d’autres moments.

Les expériences de Harlow démontrent l’importance du contact physique entre la mère et l’enfant chez les singes : des bébés singes en cage sont mis en présence de deux substituts maternels, l’un en tissu laineux dégageant de la chaleur, l’autre en grillage nu. Dans la première expérience, le substitut en tissu assurait l’allaitement, dans une autre expérimentation le substitut métallique possédait une tétine et dispensait le lait. Dans les deux groupes, le temps passé auprès de la « mère-tissu » est le même, les animaux de la deuxième expérience se tournant aussi vers le substitut doux et chaud, occultant même la fonction de téter.

  Les gestes comme intégration du moi

Aimants  ou distants, ouverts ou fermés, agréables ou pénibles à faire, les gestes quotidiens de la mère envers son enfant constellent le monde des sensations du nouveau-né de brillance ou d’obscurité. L’intégration du moi chez l’enfant dépend « essentiellement de la manière, dans le temps et l’espace, dont sa mère le porte » Winnicott.

Porter l’enfant comme un paquet dont la mère voudrait se débarrasser au plus vite, c’est précipiter le nouveau-né dans le non-sens, le désintégrer de son moi-peau.

Depuis quelque temps et à l’imitation des femmes d’Asie ou d’Afrique, les femmes occidentales ont rapproché leur enfant de leur corps en le portant sur leur dos ou contre leur poitrine. En renouant avec ce geste naturel, les mères abolissent peu à peu cette frontière entre les moments réservés au contact (tétée, bains, habillage, jeux) et les moments privés de ce contact pour les activités « hors enfant » de la mère

Des études faites chez les Esquimaux montrent que les attitudes spatiales (repérage, circulation dans l’espace) de l’enfant sont étroitement liées aux premières perceptions sur le dos de la mère.

Dans une autre étude chez les peuples netailic de l’Arctique canadien, Boer relate ainsi la relation mère-enfant : « Après l’accouchement, le bébé est placé sur le dos de la mère dans l’attigi (parka en fourrure), la mère et son enfant « se parlent « par la peau : lorsqu’il a faim, le bébé gratte le dos de sa mère. Alors elle le passe par-devant et lui donne le sein. Si la mère l’enlève de son dos, c’est pour nettoyer ses excréments et lui éviter tout inconfort prolongé. La mère va au-devant des besoins de son enfant. De ce fait, le bébé pleure rarement. Et ce jusqu’à trois ans. »

Geste-caresse, geste-tendresse tisse la trame du dialogue amoureux mère/enfant.

  Les soins corporels : personnalisation du moi et découverte mutuelle

Le bain est un des moments importants de la découverte du plaisir : que de jeux, d’éclaboussures, de refus de sortir. Mais par la présence de l’adulte ou d’un autre enfant, il joue aussi l’expérience de deux corps qui se touchent, se sollicitent, s’aiment dans un moment privilégié.

Et s’il paraît évident que le nouveau-né retrouve la température et l’ambiance idyllique qu’il connaît bien, ne peut-on dire que les stimulations sensitives du bain ressuscitent pour chacun de nous les plaisirs enfouis du ventre maternel et des bains de la petite enfance ?

Changer l’enfant est un contact de plus, entre son intérieur et son extérieur. Ce que l’enfant produit, son caca, c’est « sa part » qu’il rend à sa mère.

S’il n’a pas conscience de l’odeur des excréments, il n’en est pas dégoûté.

Sa mère, par l’acceptation ou la gêne/dégoût qu’elle peut manifester, renvoie le nouveau-né au plaisir ou déplaisir de son corps.

Le bébé est dérouté si son besoin tactile n’est pas satisfait et il pleure.

Addrich a démontré l’existence d’une relation constante entre l’intensité et la fréquence des pleurs et le nombre et la fréquence des soins maternels.

Certains bébés continuent à pleurer, comme l’expérience nous le démontre quotidiennement si on leur parle et cessent quand on les prend dans les bras.

« On cite le cas d’un enfant réputé sourd, tournant la tête au son d’une clochette agitée par le pédiatre qui l’examinait . La preuve était faite qu’il entendait. Mais il semblait coupé de l’humain et ne prêtait aucune attention aux bruits qu’ils pouvaient émettre devant lui, non plus d’ailleurs qu’à leurs gestes. On découvrit que ses contacta avec sa mère étaient réduits au minimum puisqu’elle ne le changeait que que deux fois par jour et qu’il pouvait téter on biberon suspendu à son landau par des élastiques.Le pédiatre le confia à une infirmière qui lui prodigua des soins maternels, le nourrit et lui parla. Le bébé commença alors à sourire à l’approche de la jeune femme mais elle demeura la seule personne susceptible par ses mouvements, sa voix , son sourire de retenir son attention.Un jour, le pédiatre profita d’un moment où le bébé était tranquillement installé dans les bras de l’infirmière pour approcher son visage et embrasser l’enfant et la jeune femme en accompagnant ces baisers de paroles câlines. À partir de ce jour, l’enfant reconnut le médecin et sourit à son approche. Il semble que c soit le contact corporel qui ait amené l’enfant à percevoir le son de sa voix. Le jour où l’enfant s’est senti entouré de soins attentifs et d’amour, son intérêt pour le monde extérieur s’est éveillé. Dés lors il a été en mesure d’identifier des signaux sensoriel sécurisants » Encyclopédie de la sexualité, tome II

« Masser l’enfant, c’est réveiller dans son corps le bien-être qu’il vivait dans le ventre maternel, épancher la soif de sa peau, de son ventre. Les caresses par la pression des mains sur toutes les parties de son corps infusent la vie, diffusent l’amour, distillent les tensions accumulées par les pleurs, les cris, la faim, tuent la peur de cet inconnu qu’est sa nouvelle réalité. » Frédéric Leboyer, Shantala, Paris, 1970, Seuil

  La peau : véhicule de la sensualité

Le nourrisson n’est pas qu’un ventre à remplir, ni une somme d’émotions et de sensations. Il est sensualité avant tout : il sent le chaud, la douceur des caresses, leur rythme. Il vibre sous la pression des mains de sa mère sur son corps et jouit de ce contact qui le fortifie. Mais si sa mère n’a pas acquis un comportement maternel soit par son vécu de bébé, soit par apprentissage, elle se révélera maladroite et pourra mettre en danger la survie de son enfant.

C’est parce qu’il est plaisir à l’état pur que le nourrisson vit tout acte d’amour comme bien-être suprême et le rend en retour. Par sa peau et le corps à corps, il « fait l’amour » et la mère n’est pas insensible à ses caresses.

Mère et femme, elle répond elle aussi à ces stimuli sensuels et les goûte. La reconnaissance du plaisir qu’elle donne à son enfant et du propre plaisir qu’elle en retire ouvre toutes les possibilités. Quelle se réduise et qu’elle soit limitée à un rôle exclusivement nourricier équivaut à vivre l’enfant comme une simple « chose » vivante qu’un peu d’eau journalière suffirait à faire croître.

Les premiers contacts du nouveau-né sont extrêmement favorables à la mère : montée du lait, contractions de l’utérus pendant la tétée, et même rééquilibration de sa sexualité grâce à l’allaitement.

  La bouche : l’érotisme du nouveau-né : le nourrisson fait corps avec sa bouche

Le lait sera pour le nouveau-né sa première nourriture terrestre, et sa bouche le premier prolongement de son être (quand l’enfant est posé sur le ventre de sa mère, il lui faut cinq minutes seulement pour trouver le sein).

Le réflexe de succion qui existait déjà dans l’utérus, par la bouche, second organe raffiné (perceptif et actif), satisfait simultanément le besoin de remplir son ventre affamé et de poursuivre sa quête érotique avec sa mère.

L’allaitement par le sein envahit le nouveau-né de sensations extraordinairement douces qui resteront gravées dans sa mémoire affective, et conditionneront la qualité de ses échanges sensuels et sexuels futurs.

Zone érogène par excellence, la bouche du nourrisson explore, respire, discrimine. C’est par ses lèvres et ses muqueuses, qu’il communique, prend et donne, et par ce jeu de va-et-vient il expérimente toute une gamme de sensations. Cette relation d’objet au sein puis au biberon dans un contact d’amour rattache le nouveau-né à son corps et à ses fonctions corporelles.Lorsque ces conditions sont remplies la tétée constitue une expérience de satisfaction narcissisme primaire : ventre plein au dedans, chaleur au dehors.

Au stade premier de cette découverte du sein et du plaisir de la succion (de 0 à 6 mois) la bouche du nouveau-né « digère » ce qu’il aime.

Si le sein est bon à boire, à sucer, à jouer avec, il confondra son plaisir d’avoir avec son plaisir d’être.

Dans le cas contraire, son manque à aimer et à être aimé lui causera des troubles vitaux que l’on appelle « hospitalisme ». Ces enfants sont indifférents à tout et peuvent en mourir.

De la même façon qu’il suce le sein avec délectation, le nouveau-né suce ses poings, ses mains, ses doigts.

L’interdit par la mère de ces contacts familiers avec lui-même porte atteinte à son individualité. Ces frustrations peuvent entraîner une fixation orale : grands fumeurs, buveurs et suceurs de pouce adultes.

Au second stade (de 3 à 6 mois) de cette activité orale du nourrisson, ce dernier, en plus du sein maternel, s’octroie un substitut : ours en peluche (le choix de la fourrure montre bien son besoin de « doux »), tissu (en général souple et mou) ou poupée, qu’il charge par l’odeur et le maniement de toute une symbolique affective.

Cet objet transitionnel reçoit de la part de l’enfant tous les égards (baisers, caresses, chatouilles et même torture) et est inséparable de lui-même. Il perpétue le lien entre sa mère et lui tout en lui apprenant à se séparer d’elle, et forge son individualité. Il ne l’abandonnera que progressivement au fur et à mesure de son éveil extérieur.

Au troisième stade (de 6 à 12 mois), avec l’apparition des dents, le nourrisson complète sa recherche de jouissance en mordillant le sein maternel, puis les objets qui l’entourent. Il commence à se différencier des autres et ne confond plus l’objet de ses besoins : se nourrir, avec l’objet de ses plaisirs : celui de nourrir son auto-érotisme. Le nourrisson sait parfaitement ce qui lui fait du bien, et tous les prétextes lui sont bons et nécessaires pour entrer en contact avec les autres, se faire toucher, dorloter, et en définitive, comme nous l’avons vu lorsqu’il suce ses doigts ou sa main, entrer en contact sensuel avec lui-même afin de vivre ses pulsions. Car l’enfant a des pulsions dont le centre principal à cette époque de sa vie est sa bouche. Sa bouche s’affirme comme le foyer de sa sexualité infantile, lieu préféré pour lui d’expériences érotiques qu’il n’a cessé de renouveler. Qu’il s’agisse du sein maternel qu’il dévore, de l’objet qu’il malmène, son érotisme buccal se dévoile aux premières heures de la naissance. L’extase qu’il ressent au contact de sa bouche avec le sein maternel localise son premier vécu « d’être sexuel ».

À cet érotisme buccal de la tétée s’ajoute le besoin de possession (possession par et avec la bouche que les jeux amoureux reproduisent sans fin). Le nouveau-né voudrait engloutir le sein de sa mère, et pour ce faire il produit une énergie considérable pour parvenir à cette satisfaction. Si la bouche du nourrisson se porte instinctivement vers ce qui lui procure le plus de plaisir, la bouche de sa mère, par les baisers qu’elle lui prodigue, le renvoie à sa jouissance. Caresser du bout des doigts la bouche du bébé, l’embrasser sur la bouche, c’est le conforter dans son « bon droit » de « jouir avec ».

Lorsque la séparation avec la mère est achevée, l’enfant poursuit sa vie sexuelle par la bouche avec l’absorption de la nourriture, et tous les attouchements qu’il se permet. Sa bouche ne sera plus l’unique lieu de son plaisir, il investira on corps et ses parties génitales.

C’est parce qu’il fait corps avec sa bouche dans les premiers mois de sa vie que le nourrisson libre et encouragé à vivre son corps par sa bouche peut passer sans encombre de cette partie primordiale de sa personne à celle tout aussi importante de son sexe. Le stade oral est le premier stade de développement libidinal de l’enfant.

 Du contact fusionnel à l’apprentissage de la séparation

Après les premiers mois fusionnels avec la mère, le nourrisson se détache progressivement de celle-ci. L’objet « fétiche » qu’il s’est approprié marque ce premier passage de sa totalité indifférenciée à plus d’individualité. Il poursuivra cette séparation au cours des étapes de son évolution (enfance, adolescence, âge adulte) en affirmant sa personnalité ; ce jusqu’à ce qu’il involue cette marche à l’approche de la mort.

La vieillesse est le point optimal du cycle de la vie où l’individu se fond à nouveau dans le tout et l’invisible. Cette séparation d’avec le tout maternel, mesurable par ses capacités à s’éveiller au monde extérieur et à jouir de ses attraits, est pour le nouveau-né la condition nécessaire de sa croissance.

Le nouveau-né fait chaque jour l’expérience de cette redoutable fatalité par la discontinuité de ces temps de vie (temps du biberon, temps du sommeil, du bain, des jeux, des promenades, etc.). Dès qu’il est en mesure de s’intéresser aux objets, il apprivoise cette alternance (le bébé jette son jouet, sa mère le ramasse, il le jette à nouveau, et cette opération se répète à l’infini). Le nouveau-né éprouve du plaisir ou de la colère à « lâcher prise », car c’est en fait sa mère qu’il lache et reprend.

Chaque manipulation et abandon de l’objet est une tentative de plus de se démontrer à lui-même qu’il peut le faire sans danger. Peut-il jouer avec toutes ces variation sans se perdre, sans jamais « finir ». Si cela est possible, alors le nouveau-né sera prêt à grandir.

La psychologie infantile parle de l’avoir/non-avoir, contact/ non-contact comme un ensemble indissociable de plaisir et de frustration qui maintient l’équilibre de l’être humain.

L’alternance et ses variations dynamisent l’individu parce qu’elles lui permettent de faire l’expérience de la permanence et de l’intermittence de la vie, d’accepter le plein/vide comme réalité à deux faces, opposées et complémentaires. (Le plein de chaleur exige le vide de chaleur pour qu’il n y ait pas saturation et asphyxie, de même que l’être humain a besoin du jour et de la nuit pour vivre…) Si l’adulte n’a pas acquis cette expérience, il apparaît que sa vie est une succession d’arrivées et de départs mal digérés, de débuts et de fins mal perçus, de demandes et de refus mal vécus. L’expression courante « se lancer dans le monde ». symbolise cet apprentissage de la séparation, tremplin de la vie.

   Du coté des petites filles

Le nouveau-né n’est pas cet être angélique, asexué, que toutes les imageries se plaisent à façonner. S’il en était ainsi, la mère ne saurait faire la différence entre son garçon et sa fille, elle ne saurait lui témoigner plus ou moins d’intérêt, elle le reconnaîtrait plus ou moins. La réalité est tout autre, et le nouveau-né par son sexe est voué à l’admiration ou à l’indifférence.

Des études se rapportant à l’allaitement ont montré que 34 % des mères « se refusaient de nourrir au sein les filles parce qu’elles considéraient cette pratique comme un travail forcé ou que des raisons de travail les en empêchaient ». Sans doute la mère juge-t-elle que la petite fille miroir d’elle-même, future mère, est assez grande pour être sevrée plus tôt ?

Brunet et Lezine ont observé que « toutes les petites filles ont été définitivement sevrées à trois mois et et que l’alimentation mixte a commencé à un mois et demi, alors que 30 % des garçons ont été au contraire allaités au-delà du troisième mois, et pour 20 % d’entre eux l’alimentation mixte a duré jusqu’au huitième mois. On supprime le biberon aux petites filles le douzième mois en moyenne, le quinzième mois aux garçons. La durée de la tétée à deux mois est plus longue pour les garçons (quarante cinq minutes) que pour les filles (vingt cinq minutes). 

Elena Gianini Belotti écrit :

« Le fait d’être nourri au sein,et pour une période suffisamment longue, ne représente pas un avantage purement physique, mais aussi psychique. Il signifie pour l’enfant la preuve tangible de la disponibilité du corps maternel à son égard, et en retour l’importance de son propre corps. »

« C’est le conditionnement des femmes, auquel bien peu d’entre elles se soustraient, qui impose qu’on donne au garçon la meilleure part. Le mammisme est un phénomène qui ne produit envers le garçon et non la fille. Allaiter donne un certain plaisir érotique, plus accepté et « normalisé » si ce plaisir éprouvé est le fait du petit mâle ».

Dans la même idée, les caresses sont moins fréquentes et moins prolongées pour les filles que pour les garçons, les jeux de la mère avec le sexe de son enfant (attouchement, massage) dépendent de sa « nomenclature » sexuelle. Des études faites chez les Japonais par des sociologues et sexologues (études qui trouvent leur résonance en Occident) relatent et interprètent ainsi la relation mère/enfant puis, très vite, la différenciation sexuelle mère/garçon, mère/fille.

« Le bébé à un contact corporel très étroit avec sa mère jusqu’à ce qu’il soit en âge de marcher. On masse même les parties génitales du garçon pour lui faire plaisir. Puis, sans transition, il doit apprendre à se conformer aux tabous de la communauté. Cette brusque rupture vers deux ans dans les habitudes du bébé crée une frustration intense. Chez le petit garçon japonais, elle prend la forme de crises de colère qu’il a le droit d’exprimer verbalement et physiquement sur le corps de sa mère, mais non sur celui de son père. Par contre, les accès de colère sont formellement interdits aux filles. Pour le garçon, la vengeance contre les frustrations tactiles peut se réaliser sous forme de sadisme (guerre-torture) ou de suicide. Pour la fille qui vit avec ses refoulements, c’est l’hystérie. »

Quotidiennement, les filles sont l’objet d’hostilité et de discriminations affectives, corporelles et sexuelles de la part de leur mère. Portée avec plus d’enthousiasme vers le garçon dans toutes les subtilités du contact et de l’amour que sont les échanges amoureux, la mère aliène et ferme sa fille. Elle oublie que sa fille à un sexe (la mère n’a-t-elle pas oublié elle aussi qu’elle avait un sexe ?), enrobe la petite fille d’un voile de mystère. Mystère pour la mère, mystère pour la petite fille, la femme en devenir se perd et s’ignore.

Depuis quelques années nous assistons à une évolution socioculturelle importante du rôle du père envers ses enfants et surtout les jeunes enfants.

Les pères qui donnent le biberon, changent leur bébé, l’amènent chez le pédiatre ne sont plus des exceptions et les médias les nomment « les nouveaux pères » , « père-mère », « père-poule ». Ils s’occupent des soins de leurs enfants ou même d’autres enfants dans le cas d’homme « assistante maternelle » travaillant dans les crèches.

E. Badinter, dans  L’Amour en plus, remet en question la notion de l’instinct maternel inscrit dans le code génétique de la femme. Et si la fibre maternelle était universelle ? Et si les pères ne voulaient plus être l’autorité, le père qui juge et punit quand il rentre ?

Quelques années après les groupes-femmes, lieux de parole où les femmes échangeaient leurs interrogations quotidiennes (sur le partage des rôles masculin-féminin, sur la contraception, l’avortement, l’éducation, etc.), sont apparus des groupes-hommes. Nouveaux militants, jouant sur les actes concrets de leur vie, ces hommes ont participé aux récentes expériences françaises de contraception hormonale masculine, ont diffusé une information sur la vasectomie, ont créé des associations de pères divorcés réclament la garde de leurs enfants sur des critères autres que l’a-priori traditionnel « la mère est plus apte à s’occuper des enfants ».

Dans un contexte moins militant, des pères de professions variées prennent des congés parentaux, s’occupent de leurs bébés et de la maison pendant que leurs femmes vont travailler et rentrent tard. Et dans une récente émission de télévision sur la garde des enfants après le divorce, un père interviewé avec son bébé de quelques mois disait bien la facilité avec laquelle il s’occupe de son enfant et le plaisir qu’il en retirait. Le succès de la série télévisée intitulée « Papa-poule » signifie que les frontières entre masculin et féminin sont moins nettes actuellement.

Photo de Tatiana Syrikova sur Pexels.com

« Seul le toucher fournit la certitude d’une réalité » Guy LazorthesDr Lucien Mias – juin 2002

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